Reportage télévisé sur Marcel GENAY

Réalisé par Jimmy JONQUARD

Pour FR3 NANCY (1971)



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Intégralité de l'interview



Reporter : « Vous avez passé votre jeunesse à NANCY, et vous avez ressenti vivement l'empreinte de ce pays où les architectures baroques du XVIIIe et de l'Ecole 1900 ont éveillé chez vous les fantaisies les plus insolites. Vous rêvez d'un monde où, selon Michel de Saint-Pierre, tout est permis sauf un attentat contre l'harmonie ».


Marcel GENAY : « J'ai pris un goût graphique très vif, en dessinant parmi les usines métallurgiques de la LORRAINE, les hauts fourneaux de PONT-A-MOUSSON, et ses cathédrales de fer m'impressionnaient beaucoup.

Je voulais réaliser une fusion entre ces architectures métalliques, et le désir floral de l'Ecole de NANCY  qui m'intéressait par son attitude d'esprit, voulant rencontrer cet aspect unitaire, entre le Végétal, le Minéral et l'Animal.

J'ai toujours eu une passion pour les façades amoncelées, les architectures invraisemblables, des sortes d'itinéraires au milieu d'escaliers, de cours, de palais superposés. Ce qui me séduisait à LUNEVILLE c'était l'opposition austère des façades avec la richesse baroque de SAINT-JACQUES et ses angelots énormes qui voltigent dans l'espace, et l'extraordinaire façade de la maison de la compagnie des Indes.

Quelques années plus tard, ma grande révélation a été la cathédrale de GAUDI à BARCELONE, certainement l'un des monuments européens des plus délirants en Occident, dans lequel pourtant, l'architecte génial a su créer une unité dans le disparate des éléments contradictoires ».



Reporter : « Votre univers reflète une passion certaine de la littérature, vous écrivez vous-même, et certains de vos poèmes deviennent le point de vue d'une peinture ».


Marcel GENAY : « Très souvent, je me mets en état de dessiner, en récitant des poèmes, en écoutant de la musique ; la poésie contemporaine a eu une influence déterminante, et même la poésie du passé, les Romantiques Allemands, particulièrement NOVALIS qui a été un père spirituel,  dans ma façon d'aborder la création artistique, dans son opposition entre le Monde Romain, et l'Orient, source de poésie, le Monde de l'Imaginaire étant plus séduisant que le Monde du Gendarme.

Il y a aussi l'influence de Julien GRACQ, "Le Rivage des Syrthes".

Les riches descriptions architecturales de Pierre de MANDIARGUES.


La solennité dans l'étrange de SAINT-JOHN PERSE :


"Les singes bleus descendent des roches rouges, gravés de figues épineuses,

Et l'homme qui taillait un bol d'offrande dans le quartz.

J'ai rêvé l'autre soir, d'îles plus vertes que le songe,

La mer arborescente y laisse s'enlisant ses pures empreintes capillaires."


Plus près de moi à BIARRITZ, la découverte du poète Louis GUILLAUME dont les images correspondaient à mes visions :


" De part et d'autre de notre trouée,

A l'horizon,

Les dunes devenaient montagnes,

De plus en plus bleues,

Et se chevauchaient dans la vallée,

En larges fleuves de sable,

Aux remous semblables à des pièges de fourmillions

Entraînant de fluides navires."



Reporter : « On confond souvent le fantastique et le Surréalisme, mais il me semble que votre monde assez étranger au Surréalisme traditionnel. Nous pourrions parler d'une sorte de merveilleux ornemental ».


Marcel GENAY : « Oui, le Fantastique dans ma sensibilité est évoqué dans l'esprit du Merveilleux, très distinct à mon avis du Surréalisme qui représentait une réaction violente contre une société jugée responsable des deux derniers grands désastres de l'Histoire, et dont l'esthétique était plutôt agressive, l'Homme y étant rarement réconcilié avec les forces naturelles.

Mon univers est assez étranger au surréalisme traditionnel, où il s'agit souvent d'un monde sirupeux, pervers, glauque, aspect que l'on ne rencontre pas dans mes tableaux, échappant à la morbidité. Ce serait plutôt le Monde du Merveilleux poétique, du conte de fée. Chaque tableau semble un peu raconter une histoire. Ce qui m'impressionne chez Pierre DE MANDIARGUES, ce sont les descriptions des palais fêlés, abandonnés, qui évoquent souvent l'univers de DESIDERIO, semblant pétrifiés par un orage avec un luxe inouï de l'ornementation.

L'ornementation orientale qui m'obsède se soude, l'organique rêvant souvent au bestiaire mythologique, à l'oiseau Pazuzu au mufle de lion, ou à cet oiseau Pihis rouge à une seule aile.

Le surréalisme avait développé surtout le côté freudien de l'Être, il annonçait dans les solitudes pétrifiées de CHIRICO et de DALI, les nuages Apocalyptiques qui s'amoncelaient sur l'Europe ; n'oublions pas la grande toile de Max ERNST qui est à mon avis le plus grand peintre surréaliste : "L'Europe après la pluie".

Tandis que le Fantastique ou le Merveilleux a toujours été permanent dans l'Histoire de l'Art ; de la Mésopotamie à nos jours, il traduit la dialectique secrète de l'être, avec les grandes forces qui l'entourent ».

Le Monde a commencé par la fable, il n'y a pas dans le sens d'Edgar POE, de beauté sans bizarrerie ; aujourd'hui le fantastique technologique justifie le mot d'EINSTEIN : "Seul le Fantastique a des chances d'être vrai".



Reporter : « Chez vous l'ornementation devient un délire graphique, il y a là une compensation, face aux cubes bétonnés, à ce monde de ciment triste que l'on nous fabrique ».


Marcel GENAY : « PREVERT n'a-t-il pas dit que les fleurs ne poussent pas sur les bétonnières, face à l'angle droit qui témoignent de l'agressivité des forces en place, du blocage social, la courbe, l'ornement, l'esprit baroque en somme, suit l'expression du rêve.

Le Monde baroque représente l'aspect vitaliste de l'Art. Il revient d'une manière cyclique. EUGENIO d'ORS le désigne comme un optimisme polyphonique : " C'est la colonne du temple qui devient arbre, le Monde ouvert opposé au centralisme rigoureux de VERSAILLES " ; vraiment l'anti-SARCELLES, et dans ma famille nancéenne, j'ai été nourri à cet autre baroque 1900, où la tige, la fougère, s'enroulent avec le papillon dans un concerto de courbes et de contre-courbes, cette recherche dans l'Art, de l'unité organique de toute chose qui revient à l'étude aujourd'hui.

N'étudions-nous pas actuellement des coupes de plantes, de coquillages, de squelettes pour appréhender de nouvelles formes qui seront celles de l'architecture de demain ».



Reporter : « Vous vous promenez beaucoup dans la nature, avec suffisamment de lenteur pour regarder attentivement, et vos rêves s'élancent du Réel observé, inépuisable d'après vous, mais il y a aussi des lieux, des Monuments qui vous ont fasciné ».


Marcel GENAY : « Je travaille souvent en partant d'éléments naturels, me promenant en fin d'après-midi sur les plages, je ramasse des épaves, des matériaux bizarres que je combine et qui sont des points de départ pour d'autres tableaux, fasciné par le détail, partant du défini à l'infini.

Je ramène de mes voyages des quantités de dessins qui sont les points de départ pour des compositions, et vous savez que s'attarder à la contemplation du moindre détail, vous ouvre l'infini du défini, c'est s'enfermer dans la pomme. Il y a des lieux chargés d'onirisme.

Ma première découverte de VENISE il y a vingt ans, six voyages successifs, y travaillant, y exposant ; la Vénétie représentait le carrefour ou s'affrontaient toutes contradictions ORIENT-OCCIDENT, le délire ornemental pétrissant des palais qui semblent sculptés par la mer ; l'absence de pesanteur dans un labyrinthe fou, l'opposition du stable et du mouvant, du Rêve et de Négoce ; la prise de conscience de mon style est parti de là.

Il y a bien sûr ce plus beau salon de marbre de l'Europe aux dires de Victor HUGO, la place STANISLAS de NANCY, qui servit de toile de fond à ma jeunesse ; la fascination des châteaux de LOUIS II de BAVIERE, et plus tard, les cascades des villes suspendues, CAPRI et les Iles Grecques.

Une grande révélation aussi a été la cathédrale de GAUDI à BARCELONE, la Sagrada Familia, cette incroyable architecture. Un GAUDI a su créer une unité entre les éléments les plus contradictoires ; et plus récemment, avec mon atelier sur la Côte Basque, l'apport du Baroque Espagnol, des ports de biscaye comme MOTRICO ou les Palais fêlés, aux lourds écussons, semblent attendre le retour des Gallions chargés d'or mexicain.

Et ici, à BIARRITZ, les restes de la Belle Epoque, avec les villas les Châteaux Gothico-Hispaniques, avec des tours à la Walter SCOTT ou des tourelles à la CHAMBORD. Une époque où l'argent avait plus d'imagination. Et actuellement, j'en relève tous les détails avant l'offensive des buldozers ».



Reporter : « La symbolique a certainement un rôle dans vos compositions, ne serait-ce que dans votre bestiaire si particulier ».


Marcel GENAY : « Mon Bestiaire représente ou objective des phantasmes, des traumatismes peut-être dont je ne suis pas conscient, il est pour moi un élément graphique de combinaisons imprévues, avec souvent une pointe d'humour.

Ces animaux ont une allure étonnée dans un Monde dont ils ont pris possession ; il appartient à chaque spectateur de s'interroger en partant de ces compositions énigmatiques ; il y a une part d'automatisme et de concerté, au contraire de la chose dite dans certaines oeuvres d'art, ce sont des créations devant lesquelles chacun se perdant dans l'esprit labyrinthique du tableau, peut y apporter de lui-même ; y chercher sa propre clé ; en somme, il s'agit de machines à rêver dont le sens dépend du regardant (ou spectateur) un monde refuge, dilaté, aéré, où tout paraît sans poids, sans ombre dans la saturation des couleurs expensives, contre un monde extérieur trop plein, compact ; la lenteur germinative opposée au pétrifiant ».



Reporter : « Le symbolisme est très important, parce que le symbole a une fonction non dualiste : réconcilier l'intérieur et l'extérieur de l'Homme coupé en deux par le Cartésianisme ».


Marcel GENAY : « Il y a un symbolisme dans mon penchant au syncrétisme, à réconcilier des civilisations opposées, par exemple ma dernière toile en cours où l'on voit une tête d'un Dieu Aztèque fusionner avec une Cathédrale Gothique ; la certitude d'un fond commun de toutes les Traditions devant le Mystère, aussi les thèmes fréquents des coquillages, les bateaux, les châteaux, les Iles, avec un exotisme d'outre Espace, où l'Etre pourrait se guérir du péché de l'Histoire, partir des mouvements tournants de la coquille jusqu'aux Galaxies spirales, celles de la rencontre du détail et de l'infini...»



Reporter : « Tout cela pourrait faire supposer que dans votre Tour d'ivoire, vous restez étranger aux grandes questions agitant le monde d'aujourd'hui, et pourtant ce sens des métamorphoses qui vous assaillent, exprime bien analogiquement, les aspirations d'un monde qui veut devenir autre que dans le sens Rimbaldien ».


Marcel GENAY : « Sans doute le climat de mes tableaux peut refléter une inquiétude propre à notre époque, dans ces métamorphoses, la rencontre des civilisations différentes, la recherche d'un pluralisme, une atmosphère d'attente cosmique, avec ces planètes inconnues, se levant à l'horizon. Ces plantes graminées aux couleurs extra-terrestres, échappant à toute pollution. Il y a l'évocation aussi des forces obscures, face à la fragilité du Culturel dans un Temps à plusieurs dimensions ».